Chapitre XI
EMILY SE MET A L’ŒUVRE
L’autopsie du capitaine Trevelyan eut lieu le lundi matin. Le crime d’« Hazelmoor » prenait la tournure d’une affaire sensationnelle et, du jour au lendemain, Exhampton devint célèbre. La nouvelle que les soupçons pesaient sur le neveu de la victime ne fit qu’accroître la curiosité publique : au lieu d’un simple paragraphe à la dernière page, les journaux donnèrent plusieurs colonnes de détails avec d’énormes manchettes.
Les journalistes affluèrent à Exhampton. Une fois de plus, Mr. Charles Enderby se félicita de la position privilégiée qu’il occupait grâce à la remise au major Burnaby du chèque de cinq mille livres représentant le premier prix du concours du Daily Wire. Le jeune reporter, résolu à se cramponner au major comme une sangsue, décida de se rendre à Sittaford sous prétexte de photographier le cottage du gagnant du concours, mais en réalité pour sonder les habitants du hameau.
Au déjeuner, Mr. Enderby ne fut point sans remarquer une jeune personne distinguée, vêtue avec recherche, assise à une petite table près de la porte. « Que pouvait-elle faire à Exhampton ? » se demanda le journaliste. Elle ne paraissait point appartenir à la famille du défunt, et encore moins faire partie de la bande des curieux oisifs.
« Je me demande si elle reste ici quelque temps ? songea Mr. Enderby. Quel malheur que je doive me rendre tantôt à Sittaford ! Voilà bien ma veine ! »
Mais tout de suite après le déjeuner, il éprouva une agréable surprise. Debout sur le seuil de l’auberge, il regardait la neige fondre rapidement et se délectait aux doux rayons du soleil hivernal, quand une délicieuse voix de femme frappa son oreille.
— Excusez-moi, monsieur. Pourriez-vous me dire s’il y a quelques curiosités à voir dans le pays ?
Charles Enderby sauta sur l’occasion qui s’offrait à lui de lier connaissance avec la charmante inconnue.
— Oui, mademoiselle, il y a un château à visiter… plutôt une ruine. Voulez-vous me permettre de vous y conduire ?
— Ce serait on ne peut plus aimable de votre part… du moins si vous n’êtes pas occupé.
Charles Enderby assura qu’il disposait de son après-midi et ensemble ils se mirent en route.
— Vous êtes monsieur Enderby, n’est-ce pas ? demanda la jeune fille.
— Lui-même. Comment le savez-vous ?
— Je me suis renseignée auprès de Mrs. Belling.
— Ah ! je comprends.
— Je m’appelle Emily Trefusis. Monsieur Enderby, voulez-vous m’aider ?
— Vous aider ? Certainement… mais…
— Ecoutez-moi. Je suis la fiancée de James Pearson.
— Oh ! s’exclama Mr. Enderby, entrevoyant déjà toute une série d’articles intéressants pour son journal.
— La police a arrêté mon fiancé. Pourtant, monsieur Enderby, je vous assure que James n’a pas commis un crime. Je suis venue ici pour prouver son innocence. Mais une femme ne peut rien faire toute seule, un homme possède plus de facilités pour pénétrer partout.
— Vous avez peut-être raison, acquiesça avec complaisance le journaliste.
— Monsieur Enderby, je vous propose de former à nous deux une sorte d’association, où l’un et l’autre nous trouverons, je le crois, maint avantage. Grâce à votre titre de journaliste, vous pouvez m’être d’un grand secours pour procéder à une petite enquête. Je voudrais…
Emily s’interrompit. Ce qu’elle souhaitait réellement, c’était de transformer le journaliste en un espion à son service personnel, ou un esclave toujours prêt à obéir à ses ordres. Mais elle comprit la nécessité de formuler sa proposition en termes à la fois flatteurs et agréables. L’important était qu’elle demeurât le chef de l’association, mais il fallait s’y prendre avec beaucoup de doigté.
— Je voudrais être certaine de pouvoir compter sur vous.
Elle prononça ces paroles d’une voix si douce et si persuasive que Mr. Enderby se sentit l’envie de se jeter au feu pour elle. Il lui prit la main et la serra avec ferveur.
— Entendu, dit-il.
Puis le journaliste rectifia :
— Sachez cependant que je ne puis disposer entièrement de mon temps. Je dois me rendre là où mon journal m’envoie.
— Bon, bon, j’y ai déjà pensé et, là aussi, je puis vous être utile. Chaque jour je vous fournirai la matière d’un reportage. Faites-moi dire ce qui peut plaire à vos lecteurs. La fiancée de James Pearson croit en l’innocence du jeune homme… Souvenirs d’enfance racontés par la fiancée. En réalité, je ne sais rien de son enfance, mais cela importe peu.
— Vous êtes précieuse, mademoiselle Trefusis.
— De plus, ajouta Emily, désireuse de faire ressortir tous ses avantages, mon titre de fiancée me donne accès auprès de la famille de James, et je vous y introduirai à ma suite, comme un de mes amis : autrement, on vous fermerait la porte au nez.
— Je ne le sais que trop, soupira Enderby, se rappelant plusieurs rebuffades essuyées tout récemment.
Une magnifique perspective s’ouvrait devant lui. Décidément, la chance le favorisait sur toute la ligne.
— Marché conclu ! déclara-t-il.
— Bien, dit Emily devenant subitement femme d’affaires. Quel sera le premier acte de notre association ?
— Tantôt je vais à Sittaford.
Il expliqua les circonstances qui lui avaient permis d’approcher le major Burnaby.
— C’est le genre d’individus qui se méfient des journalistes comme de la peste ! ajouta-t-il. Toutefois, on ne peut envoyer promener un monsieur qui vous a remis cinq milles livres, n’est-ce pas ?
— Ce serait bien maladroit. Si vous allez à Sittaford, je vous accompagne.
— Admirable ! s’exclama Mr. Enderby. Mais j’ignore s’il y a une auberge dans ce patelin. Pour moi, le hameau comprend seulement le castel de Sittaford et quelques cottages appartenant à des personnes du genre de Burnaby.
— Nous trouverons bien ce qu’il nous faut. Je me débrouillerai toujours, certifia Emily.
Mr. Enderby n’hésita pas à la croire. La personnalité d’Emily Trefusis devait triompher de tous les obstacles.
Ils venaient d’arriver au château en ruine, mais, sans y prêter grande attention, ils s’assirent sur un pan de muraille caressé par les rayons du pâle soleil d’hiver, et Emily développa ses idées personnelles.
— Monsieur Enderby, si je m’occupe de cette affaire, ce n’est point par sentimentalité ou par calcul. Tout d’abord, il faut que vous soyez convaincu de l’innocence de James. Je prends sa défense, non point parce que je l’aime et que j’ai foi en la noblesse de son caractère, mais simplement parce que je sais qu’il n’a pas commis le crime dont on l’accuse. Depuis l’âge de seize ans, j’ai dû me débrouiller toute seule et j’ai acquis une certaine expérience de la vie. J’ai peu fréquenté les femmes et je ne les connais guère, mais je sais juger un homme, appoint fort appréciable si l’on veut faire son chemin. Je suis mannequin chez Lucie, et je vous assure qu’il m’a fallu travailler pour atteindre seule cette situation.
« Comme je vous le disais, je sais juger les hommes. James est faible de caractère. C’est peut-être pour cette raison que je l’aime, ajouta Emily, oubliant un moment son admiration pour les hommes forts. Je sens que je pourrai le gouverner et faire quelqu’un de lui. Mal conseillé, il peut commettre bien des sottises, mais il n’ira jamais jusqu’à l’assassinat. Il est incapable de tuer un homme, surtout avec un bourrelet de sable ; d’émotion, il frapperait à faux. James est d’un naturel si doux ! Plutôt que d’écraser une guêpe, il s’efforce de la faire sortir par la fenêtre sans la blesser ; naturellement, c’est lui qui se fait piquer. Inutile de vous en dire davantage : l’important est que dès le début vous soyez persuadé de l’innocence de James.
— Croyez-vous que le coupable essaie de rejeter le crime sur votre fiancé ? demanda Enderby.
— Je ne le pense pas. Tout le monde ignorait la visite que James fit à son oncle. On ne saurait rien affirmer, mais je mets cette coïncidence sur le compte de la fatalité. Voyons, quelles sont les personnes ayant un motif pour tuer le capitaine Trevelyan ? La police assure que ce crime n’a pas été perpétré par un cambrioleur et que l’effraction de la fenêtre a été simulée.
— Vous tenez ces détails d’un membre de la police ?
— Presque.
— Expliquez-vous.
— La femme de chambre de l’hôtel me l’a appris et elle est la belle-sœur du constable Graves ; la police n’a pas de secret pour elle.
— Fort bien. Si le coupable n’est pas quelqu’un du dehors, il appartient donc à l’entourage du capitaine ?
— Parfaitement. La police – en l’occurrence, l’inspecteur Narracott, un homme très capable – s’inquiète de savoir qui bénéficie de la mort du capitaine Trevelyan. James a toutes les circonstances contre lui et sa culpabilité ne fait pas l’ombre d’un doute aux yeux de la police. L’enquête peut donc s’arrêter là. A nous de découvrir le coupable !
— Quel bonheur si vous et moi parvenions à mettre la main sur le meurtrier ! Le criminologiste du Daily Wire… voilà le titre sous lequel on me désignerait. C’est trop beau pour être vrai ! Ces choses-là n’arrivent que dans les romans !
— Taisez-vous ! Avec moi rien n’est impossible.
— Quelle femme étonnante vous êtes ! déclara le reporter.
Emily prit son petit carnet de notes.
— Procédons avec méthode, monsieur Enderby. James, son frère, sa sœur et sa tante Jennifer bénéficient également de la mort du capitaine Trevelyan. Sylvia, la sœur de James, ne ferait pas de mal à une mouche ; je n’en dirai pas autant de son mari, une vraie brute, celui-là… Un romancier du genre crapuleux… un individu qui a des histoires avec les femmes… Il doit se trouver à court d’argent. L’héritage de l’oncle irait à Sylvia, mais il ne se gênerait point pour le lui soutirer.
— L’ignoble personnage ! fit Mr. Enderby pour se donner une contenance.
— Oui. Il porte beau, il est la coqueluche des femmes, mais les hommes de cœur le haïssent.
— Bien. Voilà le suspect n°1, déclara Enderby, écrivant également sur un calepin. Je vérifierai son emploi du temps de vendredi… rien de plus facile. Je me présenterai pour interviewer le romancier populaire, parent de la victime.
— Parfait ! Ensuite vient Brian, le cadet de James. On le croit en Australie, mais il peut être de retour en Angleterre. Certaines gens voyagent sans prévenir.
— Nous lui enverrons un câble.
— J’y songeais justement. La tante Jennifer me paraît hors de cause. D’après ce que j’ai entendu dire, c’est une personne remarquable et énergique. Tout de même, elle n’habite pas loin d’ici… à Exeter. Elle a pu venir voir son frère, et le capitaine lui a peut-être tenu des propos désagréables au sujet de son mari qu’elle adore. Elle a vu rouge, arraché le bourrelet de sable et en a assené un coup terrible au vieux capitaine.
— Vous le croyez réellement ?
— On ne sait jamais. N’oublions pas le domestique. Il ne figure que pour cent livres sur le testament, et il n’a pas l’air d’un mauvais bougre. Là, encore, attendons avant de conclure. Sa femme est la nièce de Mrs. Belling, la propriétaire des Trois Couronnes. Dès mon arrivée à l’hôtel, j’irai pleurer sur l’épaule de la vieille dame. Elle a l’air si maternelle et si romanesque ! Elle sera désolée d’apprendre que mon fiancé va aller en prison et laissera peut-être échapper quelque précieux renseignement. Reste le castel de Sittaford. Savez-vous ce qui m’étonne ?
— Non.
— C’est que les dames Willett, ces personnes qui ont loué toute meublée la maison du capitaine, soient venues habiter ce pays en plein hiver.
— En effet. Il se cache peut-être là-dessous quelque secret relatif au passé du capitaine Trevelyan. De plus, cette affaire de table tournante m’intrigue. Je songe à en faire un article pour mon journal et à demander l’opinion de savants spirites à ce sujet.
— J’ignore tout de cette histoire…
Mr. Enderby prit plaisir à la raconter. Rien de ce qui touchait de près ou de loin au meurtre ne lui était inconnu.
— Voilà bien la première fois que je me trouve en présence d’un fait authentique, conclut le journaliste. Cela donne à réfléchir un peu.
Emily frissonna.
— Je déteste ces contes d’esprits et de revenants. Pour une fois, comme vous dites, on jurerait qu’il y a du vrai là-dedans. Mais… que c’est lugubre !
— Les esprits perdent le sens pratique. Si le vieux est revenu annoncer sa mort, que n’a-t-il du même coup révélé le nom de son meurtrier ?
— Nous découvrirons peut-être la solution de l’énigme à Sittaford, dit Emily, songeuse.
— Oui, nous y mènerons une enquête sérieuse. J’ai loué une voiture et je dois partir dans une demi-heure. Voulez-vous que nous retournions ?
— Entendu. Et le major Burnaby ?
— Il s’en est allé à pied. Il s’est mis en route immédiatement après l’autopsie du cadavre de Trevelyan. Si vous voulez mon avis, il se méfiait de ma compagnie pendant le trajet. Quel plaisir peut-on éprouver à patauger dans la neige fondue ?
— Ne risquons-nous pas une panne d’auto sur une route aussi glissante ?
— J’espère que non. C’est tout de même aujourd’hui que la circulation se rétablit entre Sittaford et Exhampton.
— Il est temps que nous rentrions aux Trois Couronnes pour que je boucle ma valise et me fasse consoler par Mrs. Belling.
— Ne vous tracassez pas, dit Enderby d’un ton protecteur. Laissez-moi m’occuper du reste.
— C’est bien mon intention, répondit Emily sans en penser un mot. Il fait si bon pouvoir compter sur quelqu’un !